Cuvée 2015

En 2015, L’Union des Traducteurs et Non-Traducteurs de Villié-Morgon organisait la première édition du grand concours de traduction.

Puisqu'il s’agissait notamment de rendre hommage à l'Ingénieur Liberté, cet infatigable arpenteur de l’Esprit, toujours en quête de sa Demeure, le texte à traduire pour cette première réédition fut la Ballade von den Abenteurern de Bertolt Brecht.

Le texte de la cuvée 2015

Ballade von den Abenteurern

(Bertolt Brecht)

Von Sonne krank und ganz von Regen zerfressen
Geraubten Lorbeer im zerrauften Haar
Hat er seine ganze Jugend, nur nicht ihre Träume vergessen
Lange das Dach, nie den Himmel, der drüber war.

O ihr, die ihr aus Himmel und Hölle vertrieben
Ihr Mörder, denen viel Leides geschah
Warum seid ihr nicht im Schoß eurer Mütter geblieben
Wo es stille war und man schlief und man war da?

Er aber sucht noch in absinthenen Meeren
Wenn ihn schon seine Mutter vergißt
Grinsend und fluchend und zuweilen nicht ohne Zähren
Immer das Land, wo es besser zu leben ist.

Schlendernd durch Höllen und gepeitscht durch Paradiese
Still und grinsend, vergehenden Gesichts
Träumt er gelegentlich von einer kleinen Wiese
Mit blauem Himmel drüber und sonst nichts.


Palmarès 2015


La Ballade des Aventuriers

Écœuré de soleil et tout rongé d’averses
Le front hirsute ceint de laurier arraché
Il ne retient rien de sa jeunesse, sauf les rêves qu’elle lui laisse.
L’abri aussi est oubli, jamais le ciel qui l’embrassait.

Ô vous qu’on a chassés du Ciel et de l’Enfer
Vous les assassins qui en avez vu de Vertes
Pourquoi vous n’êtes pas restés dans le sein de vos mères ?
On dormait, on avait la paix, il suffisait d’y être.

Mais tandis que sa mère l’a déjà oublié
Lui, il regarde encor au fond des mers d’absinthe
Ricanant, pestant, poussant parfois même d’amères complaintes
Toujours en quête du pays où le malheur est mieux payé.

Paisible, ricanant, les traits déliquescents
Traversant en flâneur les vallées infernales,
traîné à coups de fouet dans tous les paradis
Il rêve à l’occasion d’un petit pré fleuri
Et sinon rien, hormis un ciel bleu l’embrassant.

Traduction d’Alexandre Pateau

Du texte pour aligner les 3 textes ensembles, mais invisible invisible


Ballade des aventuriers

Malade de soleil, dévoré par la pluie,
Le cheveu hérissé de laurier rapiné
Il a tout oublié de ses jeunes années
Fors les rêves, et le ciel, qui jamais ne s’enfuit.

Ô vous, parias du ciel, réprouvés de l’enfer,
Meurtriers qui avez connu tant de souffrance,
Pourquoi avoir quitté le giron de vos mères
Où l’on pouvait dormir, être là, en silence ?

Lui, pourtant, cherche encore, au fond des mers d’absinthe,
Quand bien même il y noie l’image de sa mère,
Raille, jure, et parfois s’abandonne à la plainte,
Lui cherche le pays d’une vie moins amère.

Baladé en enfers, chassé des paradis,
Un rictus silencieux sur son visage défait,
Il rêve par moment d’une simple prairie
Avec le bleu du ciel au-dessus pour seul dais.

Traduction de Jörn Cambreleng

Du texte pour aligner les 3 textes ensembles, mais invisible invisible


Le slam du migrant

Assoiffé au soleil, naufragé sur la grève,
Vainqueur brisé, étranger perdu,
Il a lourdé sa jeunesse, seul est vivant son rêve,
A oublié le bled, jamais le ciel au dessus.
Hey les gars, vous les expulsés du ciel et de l’enfer
Vous les Harraga qu’avez putain de trimé.
Pourquoi ne pas rester sur les genoux de vos mères ?
On dormait bien là-bas, tranquilles, calés
Mais il galère encore, défoncé, sur l’océan qui râle,
Alors que sa vieille l’a déjà zappé,
Riant et jurant et parfois même il chiale,
Toujours vers un Schengen où il pourra crécher
Zonant dans la Jungle, matraqué au paradis,
Il rêve le soir d’un petit coin de gazon,
Bouge pas, ferme sa gueule, derrière ses yeux rougis,
Où personne d’autre ne le verrait que Sion.

Traduction de Vincent Lochmann & Léo Lochmann

Du texte pour aligner les 3 textes ensembles, mais invisible invisible

Un anonyme s'excuse

Cher Ingénieur Liberté,

Parti contre mon gré sous des Tropiques plus tristes encore qu'un verre à moitié vide à la mouse séchée, j'aurais voulu envoyer vers toi, entre deux rixes portuaires, une bouteille dodue, mais elle se serait de toute façon arrêtée en chemin, fatiguée de flotter à contre courant parmi les piranhas. J'étais pourtant plein de bonnes intentions, ces Joutes dont tu m'avais parlé avaient titillé mes papilles poétiques, toujours promptes à s'éveiller à la promesse d'une rime riche, sonnante et trébuchante.
Et puis, tu sais ce que c'est, on s'y perd dans l'échelle sans cesse retournée de nos priorités, et ses barreaux se cassent fréquemment sous nos talons avides. Je jure cependant avoir essayé de m'y atteler. Mais chaque fois, vois-tu, je rentrais au crépuscule accablé de quelque héliopathie carabinée, la peau grignotée par les giclées acides. Comment voudrais-tu, dès lors, que je songe à écrire – moi le faussaire faux insulaire qui ai tant de lauriers chipés, flétris, dans ma choucroute chateaubrillante !

Las, j'ai beau avoir renié mon passé, je n'ai pas oublié mes rêves, et ce ne sont pas des rêves de cabinet, d'encre et de papier ! Suffit les pattes de mouche sur des origamis ! La vérité, l'ami, est que je n'ai plus de toit, il n'y a plus que le ciel tout gribouillé de constellations au-dessus de moi. Or comment écrire sur une plage déserte, quand les hameçons frétillent et les caïmans guettent ?
À l'ombre de quelle palme molle ? Le ciel et même l'enfer n'ont pas voulu de moi, ils m'on traité d'assassin (moi qui ai tant souffert!), de trousseur de marées, d'écumeur de criques, de lanceur de noix de coco. Ah, que ne suis-je resté enfoui dans les jupons de cette Vénus d'opale au parfum de mangue, où tout est si calme que l'on s'endort sans songer à d'autres couches ?

Non, DIABLE, vois-tu pourquoi pas un instant de répit ne m'est laissé pour vos Jeux floraux, il a fallu que je me perde dans des mers aigue-marine aux relents de whisky, tandis que la Vénus m'oubliait assidûment (combien de fois lui ai-je chanté, pourtant, ma mie, allons là-bas vivre ensemble, sur ces rivages où tout n'est qu'ordre et banquet, luxe, calme et salon de thé), je suis devenu fou, mes yeux humides louchaient, mes lèvres s'ouvraient grand pour vomir des salves de jurons, je n'en pouvais plus de sentir l'Eldorado toujours reculer derrière les persiennes de l'horizon pudique.
Couvert de croûtes de sel, j'ai visité la centrifugeuse infernale, j'ai subi le sort d'un esclave de Barbade qu'on lynche à travers les mangroves idylliques, abattu, seule une grimace muette traînait encore sur mon visage de cire. Alors oui, sans trop y compter, je rêve encore d'un petit lopin moussu, d'un coin de ciel bleu bien propre, bien astiqué, rien d'autre. Un peu de paix pour pouvoir t'écrire des vers et me baigner dans des cratères de vin. Mais hélas, entre la vie et l'écriture, il faut choisir. Sans rancune, camarade, je retourne fourbir mes cimeterres, la plume d'oie, elle, attendra.

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